57 Penny Lane : The Go-Betweens : Streets of your town (Album : 16 lovers lane 1988)
Parfois j'ai peur. De rien, de tout. Juste du monde ou des gens. Ou juste de moi.
Je repense parfois à ma banlieue natale. Ces murs en déshérence, ces trottoirs toujours un peu défoncés, les arbres miteux, le gris toujours présent, les pierres effritées des murs, les pavillons de rien, de plus en plus rafistolés au fil des années, ces plaques d'herbe galeuses qui s'étendaient dans ces cours minuscules.
Je voudrais revoir cet arbre sur le chemin de l'école qui avait un noeud sur le tronc, à la hauteur de mes genoux d'enfants, et qui me permettait de grimper un peu le long de celui-ci. A quelle hauteur se trouve-t-il maintenant? L'arbre semble toujours être debout, je l'aperçois lors de mes rares visites chez ma mère. Je courais souvent le long de cet alignement d'arbre qui ne couvrait que la moitié de la rue, comme si la fin des arbres signifiait une ligne d'arrivée imaginaire. J'ai gagné bon nombre de sprints contre des coureurs fantômes sur cette portion de trottoir, matin midi et soir. Je courais même contre les voitures, en prenant de l'avance pour être certain de gagner.
A l'époque, il y avait quatre boulangeries dans le quartier, il n'en reste même pas une. La cité rouge au bout de la rue et je tournais à droite juste avant pour aller à l'école. Il y avait une boucherie, là, au coin, disparue depuis tellement de temps, avec son étal ouvert sur la rue et sa grille rouge métallique. L'odeur de la viande aussi. Surtout l'été. En face il y avait la boulangerie où l'on n'allait jamais sauf si on était obligé (la boulangère a les ongles noirs me répétait ma mère, elle est sale et pommadée, elle cache sa crasse sous son maquillage, je ne veux pas manger son pain).
Un marchand de couleur au croisement suivant. Même le nom est tombé en désuétude. Marchand de couleur. Pourtant c'était un joli métier marchand de couleur, presque un vendeur de rêve. La devanture du magasin n'était pas très large, en bois vert, du moins je la revois ainsi dans ma mémoire. Au travers des vitres poussiéreuses on apercevait les boîtes métalliques des pots de peintures empilés. On ne vend plus de couleur. On ne vend plus de rêve. Et puis une autre boulangerie, et dans ma mémoire il devait y avoir une petite épicerie accolée, sombre comme une cave, puis un café, un peu plus loin, qui lui existe toujours, repère des miséreux du coin, avec une cour encore plus pouilleuse qu'avant. Et puis là, je traversais pour accrocher le mur extérieur de l'école, avec mes doigts qui glissaient sur la rigole en béton du rebord. Il y avait une mercerie en face, juste avant de tourner à l'angle, étroite, façade jaune pisseux, mais c'était là où l'on achetait les rubans pour mettre autour des livres pour la remise des prix de fin d'année, le samedi après-midi, dans la cour, en présence des parents. A cette époque il y avait encore école le samedi après-midi et le mercredi était le jeudi.
Et puis, après avoir longé la façade de pierre avec ces grandes fenêtres trop hautes pour que l'on puisse voir à l'intérieur des classes, on arrivait sur la rue où était l'entrée de l'école. L'école des filles d'abord. Puis celle des garçons. Passé le porche et le hall minuscule avec son carrelage fatigué beige et bordeaux, on entrait dans la cour carrée. Un autre monde. Il faisait quoi ce chemin? 400m, 500m tout au plus. Combien de fois l'ai-je parcouru?
Parfois j'ai peur, alors je repense à ces rues, à ce chemin, sans trop savoir pourquoi, ni comprendre la raison de la résurgence de ces images passées.