lundi 12 février 2007

162 Swan song : Chet Baker : My funny Valentine (Album : The last great concert 1988)



J'ai parfois de drôles de rebonds... En lisant ce texte évoquant indirectement Robert Wyatt, j'ai repensé à Shipbuilding, qu'Elvis Costello lui avait donné il y a maintenant bien longtemps. Et par ricochet, j'ai pensé à Chet Baker, dont on entend la trompette sur la propre version de Costello de cette chanson. Le même avait d'ailleurs envoyé une autre chanson à Chet Baker, mais je raconterai l'histoire de celle-ci une autre fois. C'est une belle histoire.
Par paresse, j'ai ressorti opportunément des archives et légèrement dépoussiéré ce texte un peu pompeux du 13 mai 2003. Et puis j'ai eu envie d'écouter à nouveau cette version de My funny Valentine, loin d'être la meilleure, mais tellement touchante et fragile. Presque le dernier souffle de Chet...

Il y a 15 ans aujourd'hui, Chet Baker tombait de la fenêtre de la chambre 201 du Prins Hendrik hotel à Amsterdam et se tuait sur le coup. On n'a jamais su comment c'était arrivé. S'il avait sauté lui même, s'il était tombé par accident, ou autre. Peu importe d'ailleurs. Depuis 15 ans il s'est tu, c'est tout.

Chet Baker a eu une carrière plus que chaotique. Sa belle gueule à la James Dean de ses débuts et son penchant pour le courant "jazz cool" avait su susciter l'admiration de la jeunesse malgré son addiction pour les substances opiacées. Pour cette jeunesse Américaine, qui jugeait plus ses jazzmen sur la couleur de leur peau que sur leur musique, à la différence de Miles Davis ou d'autres, Chet avait l'avantage d'être blanc. Mais Chet s'en foutait un peu. Il voulait jouer, jouer, jouer. Et puis il voulait des filles et de la dope pour voyager. On peut voir tout ça dans un beau film de Bruce Weber, Let's get lost, sorti en 1988.

Chet n'a jamais été un "grand" trompettiste dans le sens virtuose du terme, mais il était un de ces artistes qui mettent leurs plaies à vif dans la moindre de leur note. Il avait un style spécifique, une coloration inimitable où ses faiblesses, la douleur et la tristesse de sa vie chancelante s'exprimaient dans chaque inflexion. Il chantait comme il jouait de la trompette. Ou inversement. Avec parcimonie, avec un souffle émotionnel qui étirait souvent les notes comme la flamme d'une bougie lorsque la mèche est trop longue. Sa musique ressemblait d'ailleurs étrangement à cette flamme, toujours vacillante dans le vent, d'une beauté éphémère. Le flot émotionnel qui passait dans son souffle faisait trembler la justesse de ses notes comme un funambule sur un fil.

Les dernières années de sa vie, Chet Baker avait pris l'apparence d'un clochard céleste aux traits marqués par une existence trop lourde à porter. Ses notes, sa voix devenaient encore plus fragiles, construisant des architectures de cristal d'une finesse extrême. Le son de sa trompette, de sa voix, comme deux soeurs siamoises indissociables, étaient remplis de tendresse et chargées de toutes les souffrances de son existence. Dès qu'il embouchait sa trompette, toute sa roublardise de vieux junkie disparaissait.

Sur The last great concert, son chant du cygne discographique, il y a une version extraordinaire de My funny Valentine. Après deux accords de guitare, Chet entame le thème dans un souffle mélancolique d'une rare douceur. Plus loin, lorsqu'il commence à chanter, juste accompagné par la contrebasse qui résonne, sa voix sonne comme un vent chaud dans la nuit. Tout l'art de Chet Baker est dans ces moments d'une indicible émotion. Deux semaines plus tard, il passait par la fenêtre de la chambre 201 du Prins Hendrik hotel.

Je me souviens qu'en décembre 2001 j'étais à Amsterdam. Au gré de mes pérégrinations dans les rues froides bordées de canaux, l'esprit allégé par les substances fumigènes du coffee-shop où je m'étais arrêté auparavant, mon regard a été attiré par une plaque de bronze fixée sur le mur d'un hôtel. Le hasard avait mené mes pas devant cet hôtel où il était venu mourir, sur ce trottoir même où son corps décharné était venu s'écraser. Je me suis arrêté devant cette plaque, j'ai regardé le trottoir. Je me souviens de la vague de mélancolie qui m'avait envahie à cet instant précis. L'écho de sa voix est venu résonner dans mon esprit, pas sa trompette, non, juste sa voix, murmurant My funny Valentine comme un dernier adieu. Je suis resté un moment sur ce trottoir, devant cet hôtel, sans pouvoir dire grand chose.
La rumeur dit que lorsque l'on est venu ramasser son corps, celui-ci n'avait pas de plaies. Mais ses os étaient brisés. Comme du cristal...







My funny valentine
Sweet, comic valentine
You make me smile with my heart.


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