176 Mars attack : Cat Power : Fool (Album : You are free 2003)
J'avais invité Cat Power à déjeuner avec nous ce midi. C'est en entendant cette sublime chanson que je me suis souvenu d'un texte écrit il y a quatre ans à deux semaines près, lors d'un hiatus "bloguesque", le jour où j'avais acheté cet album. Quatre ans et cela semble parfois déjà si loin, mais il suffit de penser à des évènements anciens pour les voir se rapprocher. J'ai une tendresse pour ce texte. Avec tous ses défauts. Pour plein de raisons personnelles. J'aime encore plus ce livre. Je n'ai plus l'exemplaire avec la page 33 cornée. Je crois que je ne préfère pas savoir où il est maintenant. Ce n'est pas important. Il est sûrement très bien avec son nouveau propriétaire.
J'ai eu envie de relire ce texte, comme on relit des vieilles lettres retrouvées par hasard au fond d'un tiroir. J'ai voulu le mettre ici pour qu'il ne se perde pas...
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Toi le frère que je n'ai jamais eu
Sais-tu si tu avais vécu
Ce que nous aurions fait ensemble…
C'était samedi 1er mars. J'avais besoin de sortir, besoin de ne pas rester devant cet écran à attendre des messages qui n'arriveraient pas. J'étais allé à Paris, traîner chez Joseph Gibert. Parfois je m'imagine, que dans le rayon disque, une gentille et jolie jeune fille me bouscule. Comme par hasard nous aurions choisi les mêmes disques (ce qui est crétin, car on en ferait quoi de ces disques en double quand on habiterait ensemble…), on commencerait à parler et… Bref…
J'étais déçu. Je n'avais pas trouvé les disques que je souhaitais, du moins pas tous, et aucune charmante jeune fille n'était venue croiser ma route comme à chaque fois. J'avais un sentiment de frustration. Je suis allé dans le magasin d'à coté, celui des livres. Au rayon livre aussi, j'ai toujours l'espoir de croiser la même jeune fille, qui là, je ne sais pas, pourrait avoir Le chameau sauvage de Philippe Jaenada à la main (ça me plait l'idée de rencontrer la femme de ma vie grâce au Chameau sauvage… même si je sais que, sans le vouloir, c'est moi qui conduirai le bus… j'y ai même cru un moment…). Je voulais voir au rayon "étranger" s'il y avait le dernier Nick Hornby, mais non, il n'y était pas. Pas plus que de jeune fille au Chameau Sauvage... Sale samedi.
En flânant un peu dans les rayons, je me suis arrêté à la lettre B. Oui, il y était, et d'occasion en plus (j'aime bien les livres d'occasions). J'achetais donc Son frère de Philippe Besson. Je ne savais pas de quoi il parlait ce livre ni ce qu'il valait. Mais j'avais déjà acheté L'arrière-saison. A cause ou grâce à Jaenada justement, qui nous l'avait conseillé. Mais c'est une autre histoire. Il est là, encore intact, L'arrière-saison, son temps n'était pas venu jusque là, je ne savais pas qu'il viendrait si vite.
Pour ne pas rentrer sous la pluie, je décidais d'aller manger au Quick juste en face. Je m'asseyais à une sorte de table-comptoir, à 3 places, pour ne pas avoir de chaise vide en face de moi. Là, je regardais la pluie qui continuait à tomber derrière la vitre, en mangeant mon long bacon. Je regardais les gens autour de moi. Plusieurs étaient seuls. Comme la fille qui venait de s'installer à la même table-comptoir que moi (en laissant une chaise entre nous). C'est étonnant de voir comme certaines personnes ont l'air de porter leur solitude de manière légère. Il y en avait plusieurs au Quick des personnes seules. Je les regardais discrètement. Je ne lisais pas dans leurs yeux cette morosité, cette mélancolie que j'imaginais dans mon regard. Pourtant comme le dit Thiéphaine : la solitude n'est plus une maladie honteuse. Ah, Hubert-Félix, tu ne dois pas venir souvent seul dans le Quick du boulevard St Michel les samedis pluvieux. Plus tard dans l'après-midi, j'ai repensé à ce moment, en lisant Son frère, où ce passage semblait répondre à mes questions existentielles :
" Pourquoi lui, plutôt que moi ? Pourquoi toujours lui ? J'ai cherché. Et j'ai trouvé : c'était la plus grande vivacité du regard, la plus grande franchise du sourire, une attitude presque indescriptible qui vous attire tout de suite la sympathie, un balancement des hanches peut être, une singularité, la sonorité d'un rire qui se déploie, une expression enfantine dans le visage pour l'éternité comme la promesse d'une innocence. J'ai admis que mes oeillades étaient plus noires, mes sourires plus forcés, que la position du corps souvent marquait le retrait, la défiance, que l'ironie pouvait être interprétée comme une perversité. Ce sont des différences infimes, à peine perceptibles, et pourtant, à la fin, elles font de l'un un enfant choyé, un adolescent séducteur, de l'autre un garçonnet solitaire, un jeune homme mélancolique.
En ai-je souffert ? Davantage sans doute que je n'aurais consenti alors à le reconnaître. J'aurais voulu moi aussi être entouré, contemplé, recherché. J'aurais voulu l'étourdissement, la légèreté, les rondes autour de moi. J'ai dû ressentir une sorte de jalousie, d'affreuse jalousie, face à ce qui aurait pu paraître une injustice."
Je regardais ces gens, pas trop ma voisine, pas envie qu'elle me prenne pour un Quick dragueur, je me disais qu'ils avaient tous une histoire ces gens, des secrets, des joies, des blessures. Je faisais attention à eux, mais moi je sentais bien que je n'existais pas pour eux, je sentais bien que personne ne me voyait.
Je regardais mes livres, mes disques. Je regardais la pluie qui continuait à tomber, en ce samedi triste et solitaire. Je pensais à quelqu'un qui me manquait beaucoup cet après-midi là, je pensais à quelqu'un qui va me manquer encore plus maintenant. Je me dis aujourd'hui qu'il va y en avoir tant des samedis tristes, solitaires et pluvieux, même sous le soleil.
J'ai voulu commencer Son frère en attendant que la pluie cesse. J'ai voulu commencer ce livre au milieu de tous ces gens qui n'avaient aucune idée des mots que j'allais lire. Même ma voisine qui m'ignorait dédaigneusement en regardant compulsivement son agenda encombré.
" Le 31 juillet,
Thomas meurt.
Thomas accepte de mourir. C'est ici, dans la maison de Saint-Clément, la maison de l'enfance, qu'il choisit d'attendre de mourir. Je suis auprès de lui. C'est encore l'été. J'ignorais qu'on pouvait mourir en été.
Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu'il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c'est seulement ainsi qu'elle pouvait se sentir sur son terrain. Je découvre qu'elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. Je songe que Thomas l'accueillera en pleine lumière."
Je crois qu'il ne m'en a pas fallu plus pour savoir que j'allais aimer ce livre, les premiers mots ont suffit. Est-ce parce que ces quelques mots évoquant cet homme au chevet de son frère m'ont profondément bouleversé, ou pour tout ce qu'ils m'ont fait pressentir. Je ne le saurai jamais.
Je n'ai pas pu aller plus loin que le premier chapitre. Je ne supportais plus cet endroit, je ne supportais plus cette odeur de nourriture, ces gens mastiquant leurs hamburgers, cette voisine dédaigneuse. Il y a des livres qui parfois vous parlent, et quand un livre vous parle il faut savoir l'écouter, savoir faire le silence ou une atmosphère propice à la confidence.
Malgré la pluie qui n'avait de cesse de tomber, je repris mon scooter et rentrai à la maison. J'arrivais trempé mais pressé de reprendre ce livre. Je mis dans la platine le dernier Cat Power que je venais d'acheter et repris ma lecture.
Plus que l'histoire, je crois que ce sont les mots qui me bouleversaient le plus. Des mots simples, forts, sans volonté de tristesse ni de désespoir, des mots d'une grande pudeur, qui racontaient ce dernier voyage. Le dernier voyage de ces deux frères qui venaient de comprendre qu'il n'y a rien de plus fort que la présence de l'autre. Ce voyage entre cet hôpital glacial et inhumain et cette maison de l'île de Ré qui serait l'ultime étape de Thomas.
Je ne sais si c'était l'humidité de mon retour sous la pluie mais je n'arrêtais pas de frissonner. Ou bien étaient-ce les moments douloureux de Thomas sous les instruments des médecins. Mais il y avait l'île de Ré... Comme je comprenais... Comme je comprenais que Thomas ait voulu mourir là bas, dans cette douceur océane, loin de tout, loin de leurs parents, désemparés, impuissants mais qui auraient voulu tout faire pour que…
Au fil des pages j'étais admiratif devant cet homme qui accompagnait son frère, devant sa force intérieure, masquée, construite sur ses faiblesses. Comme Claire, "la belle Claire aux yeux clairs", la petite amie de Thomas, je savais que je n'étais pas de ces magnifiques qui savent se comporter dans ces occasions là.
A un moment, je me suis arrêté dans ma lecture. Il fallait que je parle de ce livre, même si je ne trouvais pas les mots pour exprimer ce que je ressentais à ce moment là. J'avais besoin de faire cette pause, de prendre cette respiration essentielle.
Je l'ai repris un peu plus tard. Je ne pouvais le laisser trop longtemps, je voulais retrouver la présence de ces deux frères.
C'est alors que le vieillard est venu s'asseoir à coté d'eux, sur le banc en face de leur maison, venant rompre leur silence. Un homme plein d'une humanité simple, qui au premier regard avait compris leur histoire, les reconnaissait. Sans rien dire, plein d'intelligence, il avait compris, juste par le silence des regards. Ce vieillard qui viendra jour après jour leur raconter une histoire. Une histoire sur l'océan… une histoire sans pitié… Il faut toujours se méfier de l'océan.
Le 1er septembre,
Thomas n'est plus là.
Thomas, sans doute, ne sera plus là.
Je suis resté un long moment, dans le silence de la pièce, après avoir terminé ce livre. Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à exprimer ce que j'ai pu ressentir. Je me suis dit que cela était du à l'atmosphère de cette journée morose. Depuis, je sais que non. Je le reprends souvent, pour en lire des passages, juste pour feuilleter les pages, pour me retrouver avec lui.
Je m'étais dit que je n'arriverai pas à en parler, que je n'arriverai pas à trouver les mots justes pour le décrire, pour exprimer ce que j'avais pu ressentir. Je n'y suis d'ailleurs pas arrivé. Je n'ai pas su vous dire l'humanité de ces deux frères, je n'ai pas su vous dire l'atmosphère de ce livre qui donne le frisson comme un vent d'automne un peu trop frais pour nos bras dénudés.
Une page du livre est cornée. La page 33. C'est la seule. D'habitude je n'aime pas quand on corne les pages d'un livre. Mais cette fois-ci, le geste de celui ou celle qui a lu ce livre avant moi m'a touché. Peut être qu'il ou elle a eu besoin d'une respiration comme moi dans sa lecture. Peut être qu'il ou elle n'a pu résister longtemps avant de retourner aux cotés de ces deux frères. J'aime cette idée même si je ne saurais jamais la vérité sur cette page cornée. J'aime cette idée, comme j'aime l'idée que ce livre plaira à une autre personne. Même si je ne le saurais jamais...
Je me souviens d'instants d'une grâce indépassable dans une solitude insondable.
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© KMS Mars 2003