Au milieu il y a la figure héraldique du grand-père. Le personnage flou, un peu à gauche en mouvement, qui se dirige vers la table des joueurs. C'est lui. Le grand-père. Il faudrait presque y mettre des majuscules. Une sorte de patriarche à l'humeur renfrognée. Dès que je vois ce café, même sur les photos où il n'est pas là, il y a sa silhouette omniprésente en filigrane.On est dans son café. C'est pour cela qu'il porte le tablier parce que les cafetiers à cette époque là portaient un tablier de coutil bleu. La couleur je l'ai en mémoire. Comme le rouge bordeaux des banquettes sur lesquelles sont assis les clients. Elles avaient de gros ressorts comme rembourrage. Quand j'étais petit j'adorais sauter dessus parce qu'en plus ils faisaient boing boing les ressorts et se tordaient dans tous les sens mais le grand-père n'aimait que je saute dessus. Alors je le faisais uniquement lorsqu'il n'était pas là.
Il ne faisait pas que cafetier, il conduisait également des bus, les horaires particuliers de ce métier lui permettait de concilier à peu près les deux. Le 104. Qui à l'époque reliait Alfortville à Charenton Ecole. C'étaient des bus modernes pour l'époque. Il n'y avait pas de plateforme, un contrôleur se tenait dans une toute petite cabine vitrée derrière le chauffeur pour vendre les tickets. Ils étaient fins et allongés. On les mettait dans la machine à composter et le contrôleur tournait la manivelle. J'adorais ce geste et le bruit que la machine faisait.
On aperçoit le comptoir au premier plan. Avec ces verres en forme de coupe et au pied vert que j'ai vu durant des années même après que mes grands parents aient pris leur retraite puisque ma grand-mère les utilisait souvent.
Je n'arrive plus à me souvenir si les tables en formica étaient vertes ou rouges, mais je crois bien qu'elles étaient vertes, et les verres de vin rouge faisaient des ronds dessus. Le groupe de personnes attablées jouent aux dès, au 421. C'était d'ailleurs le nom du café, le 421. C'était inscrit en grosses lettres rouges sur fond beige sur le store qui était au-dessus de la porte. Je n'ai jamais su si les clients jouaient au 421 en raison du nom du lieu ou si mon grand père avait choisi ce nom après avoir racheté le café parce qu'il y avait des clients qui y jouaient tout le temps. Tous les jours mêmes puisque le café était ouvert tous les jours même le dimanche, toute l'année.
Le grand-père se dirige vers la table des joueurs parce que c'est à son tour de jouer. On le voit de dos à gauche sur la deuxième photo. Tous les joueurs sont concentrés sur le plateau de jeu qui était tapissé de feutrine verte. Le vernis du cercle de bois était tout écaillé. Ensuite, plus tard, il y a aura un autre plateau de jeu plus moderne, en plastique rouge avec inscrit dessus une publicité pour le Cinzano. On sent que c'est l'instant crucial de la partie lorsque l'on voit les regards concentrés des joueurs. Il y avait sûrement, comme souvent, une tournée à la clé. Je crois que c'est pour cela que mon grand-père n'aimait pas perdre à ce jeu, il devait avoir l'impression de couler la boutique lorsqu'il devait payer la tournée qu'il avait perdue.
Le visage, l'attitude et les vêtements des clients, la présence de plusieurs femmes montrent sans équivoque que l'on se trouve dans un café populaire, un café fréquenté par les ouvriers et employés du quartier. Un endroit de convivialité où les gens venaient passer un moment, plus pour voir du monde, pour parler que pour boire.
Il n'y a pas de date à l'arrière des photos mais je pense qu'elles ont été prises vers 1960. Pourquoi ces dates j'aurai du mal à l'expliquer mais c'est ma datation personnelle. J'aurai tendance à dire 1960 parce que j'ai l'impression que je n'étais pas encore né mais mes parents habitaient déjà deux étages au-dessus du café en prévision de ma naissance qui n'arriva qu'en fin d'année. Cela pourrait expliquer la présence de mon père puisque c'est lui qui a pris les photos. En dehors de mon grand-père je suis incapable de reconnaître les personnes autour de la table. Rien à voir avec les clients habituels que je côtoierais tous les soirs après l'école cinq ou six ans plus tard.
Derrière le mur où sont accrochés les miroirs il y avait l'épicerie que tenait ma grand-mère. Chacun son role sauf lorsque le grand-père conduisait son bus et où ma grand-mère devait s'occuper des deux en même temps. "L'épicerie c'est un travail de femmes" disait-il et il daignait très rarement passer la porte pour s'occuper d'un client de l'épicerie si ma grand-mère n'était pas là pour quelques instants. C'était une épicerie à l'ancienne comme il n'en existe plus depuis bien longtemps, avec les paquets de biscottes sur l'étagère derrière, du vin à la tireuse (une grande cuve de métal où les clients venaient remplir leurs litres "étoilés"), tous les produits à l'unité et des charcuteries de la maison Géo où j'allais parfois en bus avec ma grand-mère, au Kremlin-Bicêtre, pour passer des commandes.
Il y a dans ces deux photos un personnage fascinant, c'est la femme qui se tient seule sur la banquette jouxtant les joueurs de dés. Je ne sais pas qui c'est, ma mère ne sait pas et les seules personnes qui pourraient répondre à cette question, que ce soit mon grand-père, ma grand-mère ou mon père, qui a pris la photo, sont toutes mortes depuis bien longtemps. Sur la première photo, dans la caisse en bois posée devant elle, il y a un sac de tissu où sont rangés les pions en bois du jeu de loto. Les cartons jaunes et rouges avec les numéros sont dans la caisse. Je connais ce jeu par coeur, j'y ai joué durant des années avec ma grand-mère, j'entends encore le bruit si particulier des jetons de bois avec les numéros lorsque l'on secouait le sac pour les mélanger, et c'est moi qui avais ce rôle.
Sur la deuxième photo (on peut cliquer pour les voir en grand), malheureusement avec un flou de bougé important dû au manque de lumière, elle a prend une pause un peu lascive pour regarder les joueurs, avec sa main gauche posée sur la banquette, comme si elle s'y accrochait pour se perdre dans ses pensées tout en regardant sans les voir les joueurs de 421. Je lui devine un joli sourire. Elle semble rêveuse, présente mais rêveuse. Perdue dans un voile flou où doivent se mêler des visages d'hommes et des rires un peu oubliés.
La femme était peut être avec le groupe de joueurs ou bien était-elle une habituée du café habitant le quartier. Dans mon esprit elle est seule et c'est être aussi pour cela que je la trouve fascinante. Elle a l'air assez jeune, plutôt jolie sur ce que l'on peut deviner. Uniquement avec ces deux photos on pourrait imaginer son existence, imaginer son célibat malgré sa beauté attirant les hommes, imaginer ce garçon qui la fait certainement rêver mais qui n'est pas là ou qui ne la regarde pas, ou celui à qui elle pense et qu'elle va rejoindre lorsque les joueurs de 421 auront terminé leur partie. Joueurs qui semblent à mille lieues des rêveries de la jolie inconnue, concentrés sur les dés roulant sur le plateau de feutrine verte.
Je ne sais pourquoi précisément, mais je lis une sorte de tristesse sur son visage, dans son attitude, quelque chose d'une mélancolie, d'une liberté moderne, dans l'univers désuet de ce café d'une autre époque.
Malheureusement je n'ai pas d'autres photos où elle apparaisse. Elle restera à jamais, l'inconnue du 421.