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Richard Wright est mort hier. Il jouait des claviers au sein de Pink Floyd. Richard Wright est mort et ça m'a rendu un peu triste, comme si j'avais appris la mort d'un vieil oncle éloigné, pas vu depuis l'adolescence mais qui m'aurait à l'époque glissé à l'oreille quelques secrets essentiels.
Rick Wright est responsable de quelques uns de mes premiers vrais émois musicaux et rock (Sheila m'avait beaucoup troublé lorsque j'avais 7 ans)(Polnareff ensuite avec son cheveu sur la tête à Mathieu mais on notera quand même le saut artistique entre ces deux là). The piper at the gates of dawn des Pink Floyd est le deuxième disque rock que j'ai écouté.
Un copain me l'avait prêté fin novembre 74. Avec Dark side of the moon. Le coté marrant c'est qu'il avait mis Dark side avec Piper dans la même pochette, celle de A nice pair qui groupait les deux premiers albums du Floyd. J'avais mis un peu de temps avant de comprendre que les titres sur la pochette ne correspondaient pas au disque.Philippe m'avait alors expliqué qu'il m'avait passé le premier album et le dernier. Je n'ai jamais su pourquoi il les avait mis dans la pochette de A nice pair (peut être pour que je ne lui pique pas les posters dans Dark side), mais celle-ci avait un avantage énorme pour un gamin de 13 ans en 1974 c'est qu'on y voyait une paire de seins nus (d'où le titre une belle paire, notez la subtilité...) parmi le patchwork de photos composant la pochette. (la pochette a même été censurée avec un autocollant aux USA).
Je n'y connaissais rien. Ce que j'entendais le plus dans ce premier disque du Floyd, que je préférais à Dark side parce qu'il était plus bizarre et qu'il était potentiellement plus effrayant pour mes parents, c'était l'orgue Farfisa aux sonorités parfois orientalisante de Rick Wright. Je rêvais de jouer de l'orgue comme lui. La guitare est venue ensuite. Au départ c'était l'orgue. A cause de Richard Wright.
Peu de temps après, pour mon anniversaire, et c'était un samedi en 1974, mon père m'avait amené chez la disquaire qui se trouvait à Alfortville. Un tout petit magasin carré avec quatre bacs par genre musicaux : variété française danse et accordéon, classique, jazz et pop, où la vendeuse ressemblait à Denise Glaser.
Je n'y connaissais rien. Les deux seuls groupes que j'écoutais alors étaient les Beatles et Pink Floyd. Et comme j'avais déjà une K7 et Sgt Pepper des Beatles j'ai pris Masters of rock du Floyd. Je me demande si je ne l'ai pas choisi parce qu'à l'arrière de la pochette, on y voyait les autres albums en photo. Je crois qu'il n'y avait que celui là et Dark side que j'avais enregistré soigneusement sur mon magnéto K7, avec le micro posé devant le gros haut-parleur mono qui servait de couvercle au tourne-disque familial. Ma chambre étant situé au bout de l'appartement j'y étais tranquille et j'avais prévenu en collant des affiches sur les portes réclamant un silence absolu.Sur la 2ème face il y avait deux chansons de Rick Wright, des chansons un peu oubliées. It would be so nice et Paintbox. Les deux chansons qui me touchaient le plus avec Julia Dream qui arrivait ensuite.
Je m'étais rapidement imaginé qu'elles seraient la bande son idéale de ma tentative de séduction d'une jolie jeune fille de 13 ans (j'en avais à peine 14) qui, cet hiver là, portait un magnifique ciré vert pomme sur lequel s'étalaient ses jolis cheveux blonds. Un mercredi après-midi j'étais allé au ciné avec elle accompagné par Philippe et une autre fille de la classe au prénom lessivier d'Ariel. La jolie petite blonde n'était pas dans ma classe, elle était même en 4ème, ça la rendait encore plus désirable. Elle était adorable dans son ciré vert pomme. On était allé au cinéma Club 123, ex Royal, à la gare de Maisons-Alfort. Il n'existe plus depuis déjà un paquet d'années, une résidence dite de standing a pris sa place. Combien de petits cinémas de banlieue ont disparu de la sorte...
J'habitais juste de l'autre coté de la voie de chemin de fer, pas très loin, à coté du pont, après le film on s'est tous retrouvés dans ma petite chambre en longueur. Assis en ligne sur mon petit lit recouvert d'un couvre-lit vert à carreau La Redoute vintage, Philippe a lui immédiatement profité du fait que j'avais mis Masters of rock sur l'électrophone posé sur le meuble où je rangeais mes BD pour embrasser Ariel mais je l'ai toujours soupçonné d'avoir préparé le terrain durant le film. Je restais sagement assis à coté de ma jolie jeune fille qui avait posé son ciré vert pomme au porte manteaux dans l'entrée. Dire que l'on parlait vu le peu de mots échangés est très certainement exagéré. J'avais commencé à me rapprocher durant It would be so nice (ah ce message subliminal, comment pouvait-elle l'ignorer? je me suis souvenu trop tard qu'elle faisait allemand première langue) et je m'étais dit que Paintbox serait le moment idéal.
J'adorais plus particulièrement le passage à la fin du couplet, juste avant qu'il ne chante Be a be a be a be. L'ironie de la chose, c'est qu'à un moment, un de mes moments préférés il chante Trying to impress but feeling rather empty. Je ne comprenais pas les paroles à l'époque. Et pourtant je devais ressembler à cette description...
Je ne sais ce qui avait germé dans mon esprit mais c'était là, sur cette chanson qu'elle m'embrasserait. C'était peut être le coté sautillant de la chanson, teinté d'un peu de mélancolie, je ne sais, mais je l'avais imaginée m'embrassant, ses cheveux blonds volant au ralenti, et j'entendais les crissements de son ciré vert pomme lorsque je la serrais dans mes bras . J'avais répété cet instant des dizaines de fois dans ma tête depuis une semaine...
La réalité fut plus cruelle. La réalité est toujours plus cruelle.
J'avais délicatement posé ma main sur son épaule, me rapprochant un peu plus. J'étais encore naïf, je tentais encore ma chance avec les filles, ça n'allait pas durer bien longtemps. Mais là, cet après-midi là, oui j'avais essayé. La pop psyché de Paintbox sortait du haut-parleur, le moment de vérité était arrivé. Même si j'avais bien senti un mouvement légèrement inverse à mon approche mais les deux autres la gênait, toujours enlacés sur mes coussins. Elle a gentiment tourné la tête lorsque j'ai voulu l'embrasser en faisant non de la tête doucement. Je n'ai pas insisté. Je n'ai jamais insisté avec les filles.Alors on est resté là comme deux imbéciles, assis cote à cote, pendant que les deux autres s'embrassaient à langue abattue à coté de nous. Le disque s'est terminé. J'en avais trois à l'époque, je n'ai pas mis longtemps pour en choisir un autre, et puis Ariel est repartie avec ma jolie jeune fille dans son ciré vert pomme puisqu'elles étaient voisines, dans le grand ensemble se trouvant au bout de ma rue. Philippe est rentré chez lui dans la direction opposée.
Après leur départ j'ai dû me repasser le disque, la 2ème face, celle avec les chansons de Rick Wright, histoire de comprendre où j'avais merdé. Je n'ai jamais trouvé... Comment avait-elle pu dire non en écoutant cette chanson?
Je n'ai jamais embrassé la fille au ciré vert pomme. Quelques mois plus tard, à l'automne 75, le Floyd sortait Wish you were here. Il n'y avait plus de filles à faire venir dans ma chambre alors j'écoutais les nappes planantes de l'orgue de l'intro seul, dans la lumière vibrante de spots bleus installés sur le dessus des meubles de ma chambre. Et puis j'ai oublié ces disques et commencé à vraiment écouter d'autres musiques. Peut être pour chercher le disque idéal, celui qui ferait tomber les filles dans mes bras. Parfois je me demande si ce n'est pas ce disque là que je continue de chercher inlassablement...
(la photo du cinéma provient du site Silver Screens qui évoque les cinémas disparus)