Je sais bien que U2 c'est mal. Pas bien. Pas terrible. Mal. Mais à l'époque, ce n'est pas ce que je pensais...Cet été là, en 1983, le premier et le troisième album de U2, Boy et War, on n'arrêtait pas de les écouter. Chacun sur une face d'une K7 C90. On écoutait ça sur cette soundmachine plutôt plastique que le Georgio avait amené avec lui. On mettait le loudness et j'ai souvenir que malgré les enceintes de piètre qualité, la basse sonnait d'enfer. The Electric co.
C'est de la pure nostalgie parce que je repense aux vacances de cet été là, il y a vingt cinq ans, sur l'île aux moines, à la tente dans le champ de Felix, à Kergonan, aux deux filles que l'on avait prises en stop en allant à Carnac. On y allait pour voir les menhirs. On avait récupéré les filles à Port Blanc. On s'était tous tassé dans la voiture. Par chance il y en a un de nous qui était resté sur l'île, espérant avoir une ouverture avec la fille du café tabac du bourg, ça faisait un peu plus de place.
On n'a jamais vu les menhirs, on avait trouvé plus judicieux d'aller boire des bières avec les filles dans un troquet loin de la plage (et loin des menhirs). On les avait finalement ramenées sur l'île avec nous ensuite pour un jour ou deux, avec leurs sandales hippies et leurs sacs à dos.
Le premier album avec le gosse, et puis War avec le même gosse un peu plus de deux ans plus tard, on les avait écouté tout l'été. Le petit gosse sur la photo c'est le frère de Gucci, un des chanteurs des Virgin Prunes, groupe dans lequel on trouve également le frère de The Edge. Si tu savais comme à cette époque là j'en avais aucune idée de tout ça, des Virgin Prunes et du frère de The Edge.
On écoutait aussi un Simple Minds, je sais c'est mal aussi. Dans mon esprit j'entends la basse de l'intro de Waterfront, celle qui fait ton tonton tonton tonton, mais l'album n'est sorti que l'année suivante alors ça devait être New Gold Dreams, celui avec Someone, somewhere in summertime.
Autour de cette musique il y a surtout les souvenirs et les visages qui s'y attachent. The Electric Co.
Au milieu il y a celui d'Eric. Ce n'était pas vraiment son disque celui là, plutôt celui de Georgio. Eric préfèrera Under a blood red sky dans quelques mois. On pouvait être sûr que si en allant dans une soirée on nous demandait d'amener des disques il prenait Under a blood red sky. Il avait fini par corner toute la pochette à force de le trimballer partout. On braillait dessus en soirée avec New year's day, je t'en parle même pas.
On était là tous les quatre dans ce champ où on avait eu l'autorisation de planter notre grande tente. On était venu passer une semaine de vacances sur cette île mais là c'était la fin et il fallait rentrer. Les filles étaient allongées sur les matelas pneumatique. Il y avait un ciel de traîne typique de la Bretagne. Une chaleur un peu humide. On démontait dans un joyeux bordel cette foutue tente et la sound machine braillait ce disque de toute la puissance de ses piles et les quatre garçons faisaient les choeurs, les wo wo wo The Electric Co. On faisait les cons pour faire marrer les filles, on dansait autour du poste.
C'est là que je revois le sourire d'Eric. Je ne sais pas pourquoi mais c'est là que je le revois. D'autres moments aussi bien sûr. Mais là surtout. Quand j'entends ce disque et cette chanson, j'entends nos rires. J'entends nos rires...
Et encore toujours, l'image de ce gros poste gris au milieu du champ, avec la basse lourde et Georgio qui mimait le jeu du bassiste, les autres braillant les paroles en sautant en l'air. Des conneries de jeunes.
J'avais 22 ans, Eric 23, les autres plutôt 20. Si on avait su la suite on aurait chanté dansé et rit encore plus. On était certainement heureux, mais on n'en savait rien.
Pour ça qu'il me fait un pincement aux tripes à chaque fois ce disque. Juste les souvenirs de ces quatre copains. Surtout parce qu'Eric est mort en 1999. C'est quand tes copains commencent à mourir à l'approche de la quarantaine que tu comprends que la vie à partir de ce moment là ne sera plus qu'une grande descente.
J'ai raté sa mort. C'est idiot de dire ça mais j'ai raté sa mort. C'est le sentiment qui me reste. J'étais dans trop de tourments divers et variés lié à ma séparation et à une nouvelle relation compliquée et éloignée. J'ai raté sa mort parce que j'avais trop de choses en tête. Pas disponible pour le souvenir, pour la pensée. Tout ce qu'il aurait mérité à ce moment là. The Electric Co.
Et puis un jour à la radio, peut être un an plus tard, j'ai entendu par hasard une chanson de ce premier album, je ne sais plus laquelle, peu importe. L'étagère du haut où j'avais stocké tout ça par manque de disponibilité s'est écroulée. Comme si toute l'eau du ciel me tombait dessus subitement, sans pouvoir respirer. Je n'aurais jamais cru qu'une chanson de U2 ça pourrait me mettre les larmes aux yeux. Mais dans la voiture ce jour là, et je crois que c'était un samedi, plaf, j'ai tout pris.
L'autre jour en rangeant le bureau, j'ai retrouvé deux photos que sa femme m'avait envoyées après sa mort. Elles datent de ces vacances là. Des vacances avec U2. Pourquoi a t'elle envoyé des photos datant justement de ce jour là? Ca reste un mystère pour moi. Pourquoi juste ces photos alors qu'elle en avait certainement plein d'autres où nous étions ensemble. Je me pose encore la question.
Sur les tirages de mauvaise qualité on nous voit sur un parking à Auray en fin de journée, avec les filles de l'auto-stop qui repartaient je ne sais où continuer leurs vacances. Il y a ma voiture de l'époque, coffre ouvert. Nous on rentrait sur Paris. C'était le soir du démontage de la tente, il faisait encore beau et je peux facilement imaginer la chaleur montant du bitume du parking. On avait bu une bière avec les filles avant de repartir. Cette nuit là sur l'autoroute il avait failli mourir déjà. On se suivait en voiture et un type avait fait un tête à queue à contre sens sur la file de gauche juste devant Eric. On s'était évité de justesse.
Je suis passé sur l'île l'année dernière pendant les vacances. J'ai eu un mal fou à retrouver le champ tellement tout a changé. On y avait construit des maisons comme partout sur l'île. Il y avait encore le vieux calvaire rouillé, à la croisée des chemins où l'on bifurquait pour retrouver l'endroit où l'on campait, mais c'était bien tout. Sur le port il y a toujours le café Chez Charlemagne où on allait boire des coups. L'ambiance un peu particulière de cet endroit, les rires, tout ça était parti dans le vent et les nuages depuis bien longtemps. The Electric Co.
Je n'écoute plus U2 depuis des années. Ou juste pour repenser à mes amis, à ces années. Comme un plaisir honteux et solitaire. Il y a des jours où je m'autorise un peu de nostalgie quand je farfouille mes piles de disques et que je tombe sur Boy.
Je me mets une face, rarement deux, comme une madeleine de Proust et je me déteste d'avoir ce pincements dans le ventre. Mais à chaque fois, j'e n'y peux rien, je revois ce champ et ces quatre couillons en train de brailler et le sourire d'Eric dans le soleil. Je n'ai pas cinq disques dans toute ma discothèque qui me fasse cet effet là.
Voilà c'est con, rien que de l'écrire ça me file envie de chialer. Putain chialer sur du U2 merde. On ne pleure jamais que sur soi finalement; sur l'insouciance perdue; sur la jeunesse et les rires envolés; sur des instants qu'on ne vivra plus, parce que c'est fini.
Parfois, je crois que je lui en veux pour ça, pour me faire chialer sur du U2. Et d'être parti trop tôt. Surtout d'être parti trop tôt. The Electric Co.